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Articles récents

Animale

12 Avril 2017 , Rédigé par Sophie Lagal Publié dans #Poèmes

 

 

 

 

 

 

 

 


 

Les lys s'ouvrent
s'endort mon coeur d'hiver

Nul ne peut dire ce qui s'efface
de
nos mémoires chancelantes

 

Un miroir, un visage, un jardin

je laisserai auprès d'eux
mon humanité

j'habiterai la beauté animale
comme des petites larmes
délicates et cruelles.

 

 

 

 

 

 

Le 12 Avril 2017
Photographie de Laura Makabresku.

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




 

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L'aimée

10 Avril 2017 , Rédigé par Sophie Lagal Publié dans #Poèmes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A qui ressembles-tu ?

Quand la forêt se couche à tes pieds

d'une légère mélancolie

sous l'aile d'un ange

 

Tu es l'aimée

Tu reçois ce qu'il reste à sauver
 



 

 

 

 

 

Le 11 Avril 2017

Photographie de Katia Chausheva
 

 

 

 



 



 

 


 



 


 

 

                

 

 

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Paysage

9 Avril 2017 , Rédigé par Sophie Lagal Publié dans #Poèmes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De ce désert
où se nourrit
tant de désirs

 

Je mets le feu
à l'abri
d'une trace

qui me sépare de la raison

 

Peut-être est-ce ainsi
que la vie me regarde

tel un paysage cherchant sa couleur.

 

 

 

Le 9 Avril 2017.
Photographie de Kiss Andrea, study 2.

 


 



 

 

 


 

 

 

 


 

 

 

 


 

 

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Deux oiseaux au bord de la falaise

3 Avril 2017 , Rédigé par Sophie Lagal Publié dans #Poèmes

 


 

 

 

 

 

 

 

Qui suis-je

Si ce n'est
cette petite chose
qui maintient                                 la joie et le chagrin
à distance                                       l'un de l'autre

 

Et                                                      parfois
il me semble
qu'ils se reconnaissent

 

Pour
parler le même langage

 

Comme deux oiseaux au bord de la falaise.

 

 

 

 

 

Le 3 Avril 2017.
Photographie de Qi Yanpeng.

 




 


 

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Christophe Mahy : La flamme du seul

29 Mars 2017 , Rédigé par Sophie Lagal Publié dans #Les Autres-Miroirs et moi

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                      CHANDELLE ET SABLIER

 

 

A la page des champs
au-dehors
ou contre le mur de la nuit
j'en reviens toujours
à ces voix endormies
au fond de nous
et que l'encre contient

comme un feu sous la neige.

 

Page 15

 

 

Nos pas immobiles
sont au milieu du noir
une lueur vacante
et le poème un amer
qui balise l'obscur.

 

Page 24

 

 

Chaque jour l'aube est là
mortelle ou féconde
ciel brisé
sur la page
où je m'enfuis

de moi.

 

Page 25

 

 

La lumière recommence
à chaque phrase
selon l'ordre attentif
du grand vide
et nous rêvons à des clartés
qu'on ne pressent
que dans l'ombre.

 

Page 27

 

 

Sous la houle du jour
la soif des pétales
abreuve
la marge noire
du monde
où nous sommes dans l'éclipse
ce rien

qui déjà peut éteindre.

 

Page 28

 

 

                                                                                   LE VEILLEUR SOLITAIRE

 

 

Ma vie à huit clos
les heures à rebours
qui ne comptent plus
toute cette absence
bien présente
juste pour tenir
une parole
qui ne sauve de rien.

 

Page 35

 

 

De ces rayons
qui passent
la vitre pâle
je tire quelques mots
dont la lumière

n'est qu'une ombre.

 

Page 42

 

 

L'heure calme
dans l'interstice des mots
et puis la page et moi
face au miroir
du nuage et du ciel.

 

Page 43

 

 

Le jardin est sous le ciel
une page éclose
que le hasard visite
un quelque chose
frêle et pâle
que l'hiver oublie
en partant.

 

Page 46

 

 

                                                                                   L'ELAN DU FEU

 

Il est probable
que l'obscur en vienne
à gouverner le lieu
où le mot déraciné
laisse dans la neige

une lumière absente.

 

Page 57

 

Un peu de soleil
pris à la fenêtre
un instant du monde
et de verdure
sans que ne passent
ni l'oiseau ni l'enfant
dans ce jardin
où le nuage
éclôt dans la source.

 

Page 60

 

Chaque jour
le ciel sur la ville
la colline et son ombre
l'oiseau alentour
quelques mots de plus
ou de moins
n'empêchent pas le vent
dans les arbres
d'attiser
ce qui reste de nuit
en nous.

 

Page 61

 

 

Alors vient le temps
où écrire n'est plus écrire
et où seul le feu libère
l'âme sans limites
pour peu qu'il reste

assez de nuit à la flamme.

 

Page 65

 

 

                                                                                    L'ABSENCE DE SOI

 

 

Ailleurs
jusqu'à l'infini
c'est vers moi que je pars
sans jamais savoir
ce que je suis vraiment.

 

Page 75

 

Dans la multitude
je m'oublie et je meurs
d'avoir vécu
sans gains ni pertes
Même brisée
sur le rivage
la vague ne cesse pas
d'être océan.

 

Page 76

 

Encore une aube
qui nous parle du monde
tel qu'il est
et qui n'est rien
de ce qu'on en pense
ni splendeur ni abîme

mais simplement cela.

 

Page 77

 

Dans l'oiseau
dans le nuage
et la montagne
dans ce reflet

d'eau
parmi l'eau
et dans l'idée
de moi

le vide.

 

                                                                  Pour Jangbu

 

Page 79

 

 

Quand je dis je
je sais qui je suis
pourtant
je ne connais
ni ma naissance
ni ma mort
depuis que je dis je
le rêve a commencé
avec moi.

 

Page 95

 

La mer au matin
se retire
de la fenêtre
et me laisse seul
regarder
partir ma vie
sur les chemins
libre enfin
des autres
et de moi-même.

 

Page 103

 

 

 

Christophe Mahy, "La flamme du seul"
Peintures Isabelle Nouwynck
Editions L'herbe qui tremble
Septembre 2014

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Dans les mains des enfants, les fantômes s'endorment

19 Mars 2017 , Rédigé par Sophie Lagal Publié dans #Poèmes

 

 

 

 

 

 

Comme une petite fille attend la nuit
 

je regarde l'étendue du présent
car 
l'on sait que toute vie distrait les rêves                      fantômes venus de l'enfance

 

Pourquoi le cerisier en fleur ne deviendrait-il pas oiseau rouge,
le long de ma robe ?

 

De l'autre côté
s'élèvent des voix humaines

 

La réalité te brûle la langue.

 

 

 

 

Le 19 Mars 2017.

Photographie de Natalia Drepina.

 

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Judith Chavanne : Entre le silence et l'arbre

19 Mars 2017 , Rédigé par Sophie Lagal Publié dans #Les Autres-Miroirs et moi

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                          EN PARTAGE

 

Comme émeuvent aussi les lignes de la main
un dessin grêle et fragile
la mémoire ou l'empreinte d'un filigrane
et loin d'un tracé qui en saurait plus que nous sur notre destin
des rides peut-être, précoces
mais sans accompagnement de peur,

 

comme elles un vol noir au loin fane le ciel.

 

 

Page 11

 

 

 Je me ferais volontiers allumeur ici ou là de cierges dans la
ville, éveilleur du temps morne le long des promenades ;
comme lorsque à la vue d'un rayon du réverbère dans une
flaque de pluie, un souvenir en soi se déplace, et nourrit une
intuition.

 

 

Page 15

 

 

 

                                                                          CONCILIATION DU TEMPS
                                                                                      ET DE L'ESPACE

 

 

Je demande, sous les nuages, un peu de clarté au vent,
au ciel, seulement qu'il se glisse
dans la faille que lui ménagera le temps.

Je n'espère pas obtenir de raisons : ce que c'est qu'être sur la 
    terre
ni que me soit découvert aucun horizon vaste, séjour tranquille :
ni l'azur ni le firmament ne me disent rien de la lumière ;
j'ai besoin du nuage, et d'éprouver le temps peu à peu
qui le fend, qui le crée par l'interstice : lentement, un rai bleu.

J'attends le moment où sans avoir plus de fondements
le coeur et le monde s'éclairent ;
j'attends une lumière qui ne soit pas une éternité lointaine,
mais un passage qui coïncide avec celui du temps.

 

 

Page 22

 

 

C'est l'oiseau, cet élément lointain qui figure seulement une
trace, qui, à l'endroit où il a cillé, décide du ciel --- et l'ac-
complit.
Il faut à l'infini, pour qu'il devienne l'espace, un passage qui
désigne en noir sa fragilité, le brise, et le brisant le découvre
jusqu'alors incréé.

 

 

Page 27

 

 

 

                                                                          LA LUMIERE PAR LE CHAS

 

 

Le jour, dans l'intervalle des nuées,
d'une insituable opacité :
lorsque pépie l'oiseau, on se demande
si ce ne serait pas un pépiement de l'âme,
et ce qui l'empêchait jusque-là de chanter ;
alors, on prend son souffle pour pallier
la prochaine intermittence,
mais la respiration est à peine plus large
que la gorge de l'oisillon.

 

 

Page 32

 

 

Les mains sur la grille autour du carré de jardin
deux mètres sur deux entre béton et les gens d'ici qui passent,
il a glissé ses yeux à travers les barreaux comme des paumes
approchant, presque apeurées, les fleurs légères du magnolia.

 

 

Page 36

 

 

 

                                                                           TRAVAUX DU GRAVEUR

 

 

L'arbre l'hiver se tient
noir      l'essence

le soleil pur       continué
son épaisseur d'écorce.

 

De corps et de fibres.

 

 

Page 43

 

 

                                                                          AVOIR PART

 

 

Des jours entre le silence et l'arbre,
la lumière, isolément.
Des jours comme entre les pierres.

Des chemins, des pas, des regards
--- même l'envol des oiseaux ne fait pas le lien.

Des jours, un passant.
Dans l'attente du monde autour des éléments.
Dans l'attente de l'âme qui prenne part.

 

 

Page 54

 

 

Que toute question s'efface,
qu'est-ce qui dirait après que nous sommes passés,
ayant perdu le lieu d'une ancre ou d'une racine
avec le lieu du questionnement ?

Vivre est le fil trop lâche
entre deux coeurs et deux moments
où l'on s'étonne,
où l'on rassemble nos heures échappées
dans un pétale, ou dans un grain de blé.

 

 

Page 61

 

 

  L'exil est au pied de chez soi et sur les chemins les plus
familiers, le sentiment, malgré cette longue rue que l'on enfile,
d'aucune perspective qui se dessine, et d'un monde plan.
Ainsi, longtemps, jusqu'au trille des oiseaux invisibles dans le 
ciel uni. Un chant sans origine, la perception de la distance
qui sépare l'oiseau de son cri.
 L'exil a cessé quand un désir a restitué au monde sa profondeur.

 

 

Page 62

 

 

                                                                            LA CHANCE D'UN  PEU

 

 

Quelque chose ou quelqu'un miroite
quand la plume ou tout autre

poids de l'air touche l'eau
et désigne en ce point le lieu du calme
et des naissances à l'abri
depuis son cercle peu à peu qui s'évase.

Je ne sais plus alors, tandis qu'on les dépose,
pourquoi on tenait les armes.

 

 

Page 71

 

 

De tous mes yeux j'ai habité la pluie
grise en gouttes retenues sur la grille
comme si la vigueur du jour partout étale
ne pouvait plus tenir qu'au détail
et le relief à la courbe évanescente
de l'air et de l'eau.

 

 

Page 75

 

 

                                                                             CE QUI DEMEURE

 

 

Ruines heureuses du silence
les chutes d'eau
le rire de la forêt.

 

 

Page 92

 

 

Je songe parfois à l'homme qui chaque soir
remontait le chemin en direction du couchant
à travers les champs nus,
puis descendait avec le soleil, de l'autre côté de la colline.
Et à ce qui se créait là, sans qu'il soit besoin de rien écrire.

 

 

Page 102

 

 

 

Judith Chavanne
Entre le silence et l'arbre
Editions Gallimard
1997.

 

 

 

 

 

 



 

 

 

 

                                                             

 

 

 

 

                                                          

 

 

                 

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Ombre et silence

15 Mars 2017 , Rédigé par Sophie Lagal Publié dans #Poèmes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Puisque
je sais
la tragédie
de ce qui meurt

Je demeure seule
à l'intérieur de ma douleur

 

 

 

Le 15 Mars 2017

Photographie de Katia Chausheva

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Être à ce que je suis

13 Mars 2017 , Rédigé par Sophie Lagal Publié dans #Poèmes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je veux être celle
qui devine
le secret des miroirs

Je veux y voir
mon vrai visage

d'éphémère

Marchant sans bruit
sur l'herbe nue

 

La fêlure de la terre est mienne

 

 

 

 

 

Le 13 Mars 2017
Photographie de Natalia Drepina.

 

 

 

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Charles Juliet : Rencontres avec Bram Van Velde

12 Mars 2017 , Rédigé par Sophie Lagal Publié dans #Les Autres-Miroirs et moi

 

 

 

 

 

 

 

 

 

25 Octobre 1964

Première rencontre de Bram Van Velde. J'arrive à six heures du soir chez Jacques Putman, un ami qui, je crois, l'a beaucoup entouré, et qui par des articles, des ouvrages et des expositions, s'emploie à faire connaître son oeuvre. Je ne sais quel type d'homme est ce peintre, et j'appréhende d'être mal reçu, d'être pris pour un importun. j'ai la surprise de trouver quelqu'un de singulièrement timide, tout confus qu'un inconnu vienne à lui pour l'interroger sur sa peinture. Je m'assieds, il m'offre un verre, mais il ne peut supporter mon regard, ne cesse de se lever et se rasseoir. Une telle attitude m'intimide encore plus et j'ai le plus grand mal à bafouiller quelques questions. Pour échapper à la gêne qui nous gagne et rompre notre face à face presque silencieux, il me propose d'aller marcher dans la rue. Dehors, une fois délivrés de nos regards, nous nous sommes mis à parler. Un instant après, la glace était rompue, et il m'a invité à dîner dans un restaurant. Quand je l'ai quitté, il était plus de onze heures.

 

 

Je lui ai rappelé qu'un jour, il avait dit au sculpteur Maxime Descombin que  peindre, c'est chercher le visage de ce qui n'a pas de visage, et que la peinture, c'est l'homme devant sa débâcle... Ces paroles avaient paru à Descombin singulièrement justes, et comme je les lui rapporte, il comprend qu'elles sont de Descombin, et me déclare qu'elles sont effectivement irréfutables, qu'elles rendent absolument compte de la démarche de l'artiste. Je lui précise alors que ce n'est pas Descombin, mais lui, qui les a énoncées. Il détourne son regard, est gagné par la confusion. J'ai réalisé à ce moment qu'il allait si loin dans la désappropriation de soi, qu'il s'attachait à perdre mémoire de ce qu'il lui advenait de découvrir et formuler, qu'il se voulait d'une constante et absolue transparence face à lui-même et la peinture.  On le sent d'ailleurs excessivement sensible, fragile et sans défense, effrayé par la vie, les gens. Et il a fréquemment un sourire de gêne qu'il n'arrive pas à réprimer. Mais lorsqu'il réfléchit, ses traits se transforment, son regard prend une acuité extraordinaire, et son visage n'est plus que tension, énergie.
Je lui demande comment, du point de vue matériel, il est parvenu à subsister pendant ces trente années où il n'a fait que peindre et où il ne vendait rien. Je n'ai jamais sollicité personne, me répond-il, mais sur ce plan -là, j'ai toujours cru au miracle. Il y avait en lui une telle grandeur, une telle soumission à son destin, que ceux qui croisaient sa route devaient en être impressionnés et lui venir spontanément en aide. Je lui demande encore si ces années n'ont pas été trop terribles, et j'émets l'hypothèse que pour tenir, il lui a fallu faire preuve de quelque chose comme de l'héroïsme. Il hausse les épaules. Non, me dit-il, ça n'a pas été que terrible. Il y eut aussi de grands moments. Et puis, vous savez, tout se passe en dehors de vous. Je n'étais pas libre de vivre autrement.

 

 

- L'artiste ne se tient pas dans le quotidien. C'est pour ça qu'on le prend pour une bête curieuse.

- Beaucoup de peintres produisent à la chaîne, en dehors de toute nécessité.

- Peindre, c'est vivre. En peignant, je repousse ce monde qui empêche la vie et où on risque constamment d'être écrasé.

- L'artiste vit un secret qu'il lui faut manifester.

- J'ai disparu dans mon aventure. Plus de pays, de famille, de liens. Je n'existais plus. Il fallait aller de l'avant.

- Je le vois ce monde. Mais j'ai les mains liées. Et c'est pour ça qu'il m'effraie.

- L'art. Pour ne pas être broyé.

- Il faut simplement rendre ce qui vous a été donné.

- Ma peinture, il est important de voir qu'au fond, elle stimule. Elle n'est nullement quelque chose qui désespère.

- il faut faire ce qu'on est seul à pouvoir faire.

 

 

A chacune de nos rencontres, il insiste sur le fait que l'artiste doit être sans savoir, sans pouvoir, sans vouloir. Qu'il lui faut ne pas intervenir, ne pas contrôler, ne pas façonner, mais se laisser porter par ce qui vient et exige de naître.

 

- Ma toile propose mais n'affirme jamais. Ne pas chercher à convaincre. A prouver quoi que ce soit.

- Chez moi, il n'y eut jamais d'appui, de certitude. Souvent,j'ai été à la limite de l'écrasement.

- Rares sont les artistes qui acceptent de ne faire que ce que la vie leur permet.

 

 

 

Il me dit sa peur de se mettre au travail en début d'après-midi. Tout à la fois il se prépare et repousse l'instant où il va devoir s'asseoir devant sa toile.

- Mais arrive un moment où je ne peux plus ne pas m'y mettre.

- Souvent la peinture me fait peur. Elle exige une telle énergie.

- La peinture doit lutter pour repousser ce monde qui ne peut qu'assassiner l'invisible.

- Je ne montre que ce qui est.

- Quand je ne peux travailler, je ne quitte pas le travail. Je me prépare à accueillir ce qui m'attend.

 

 

 

- Plus on est perdu, plus on est poussé vers la racine, la profondeur.

- Peut-être l'artiste souffre-t-il d'un manque d'être. C'est par son travail qu'il s'emploie à le combler.
Qu'il cherche à être. Mais il a bien conscience qu'il ne vit pas, qu'il n'est pas dans la vie.

-Un jour, à Paris, j'étais dans un café. Dans une de ces terrasses vitrées qui avancent sur le trottoir. Il y avait là un homme qui au lieu de regarder vers la rue, comme tous les consommateurs, leur faisait face. Il avait un regard qu'on n'oublie plus. Comprenez-vous, il se nourrissait de tous ces visages. Quelques jours plus tard, j'ai appris qu'il s'agissait d'Antonin Artaud.

 

- L'artiste est celui qui doit veiller sur son être.

- L'étonnant, c'est que j'aie pu poursuivre mon chemin tout en restant en bas.

- Ma vie pourrait se résumer ainsi : subir la misère sans se laisser écraser.

- Mais non, il ne faut pas croire que parce qu'on accepte de n'être rien, on devient un homme exceptionnel.

- La vie de la plupart est une routine dirigée. L'artiste est celui qui cherche à vivre en liberté.

- Quand la vie est absente, il faut savoir s'abstenir. ceux qui s'obligent à faire ne comprennent pas qu'ils se condamnent à mentir.

- Oui, c'est tragique ces êtres qui ne rencontrent jamais leur vie.

- Pour voir la vie, il faut être à l'écart. Le point lumineux n'apparaît que lorsqu'on se tient en dehors.

 

 

7 Novembre 1977 - Paris

     Ces jours, je l'ai rencontré à trois reprises.
     Dans sa chambre, ses dernières gouaches. Qu'elles sont belles ! Amples, riches, intenses, tragiques et joyeuses, mouvantes, mystérieuses... Toute la souffrance qui l'a travaillé durant ces derniers mois est là, visible, sur ces feuilles de papier, dans ces couleurs et ces formes...
     Il a réalisé aussi deux grandes gouaches : l'une en noir et blanc, et une autre, également en noir, avec une large plage blanche et des traînées orange pâle. Comme je lui parle de la force et de l'impression tragique qui se dégagent de ce qu'il a peint, il remarque :

- J'ai essayé de passer dedans tout entier.

Le lendemain, avec Jacques, Catherine, et un de leurs amis, nous les regardons à nouveau, et en l'absence de Bram qui s'est retiré un instant. Jacques nous fait observer à quel point est réduit le matériel dont il se sert : en tout et pour tout, posés sur un petit guéridon branlant, trois pinceaux, une assiette avec du rouge, une assiette avec du noir, les deux tubes correspondants, un tube de blanc, une bouteille d'encre de Chine, et appuyé contre le mur, un panneau de contre-plaqué.

 

- La peinture, c'est ce qui m'a soulagé du pire.

- L'acte de peindre, me répond-il, est à la fois inévitable et parfaitement inexplicable.

- Le monde visible m'effraie. Je suis toujours en train de fuir. Ce n'est que face à la toile que je ne fuis pas.

- Un tel effort vers la vie que tout l'être s'y trouve engagé.

- Quand on accède au sublime, c'est l'émerveillement.

 

 

 

 

Charles Juliet
Rencontres avec Bram Van Velde

Format poche P.O.L
2016

 

 

 

 

 

 

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