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Christian Bobin : Marina,

16 Avril 2021 , Rédigé par Sophie Lagal Publié dans #Les Autres-Miroirs et moi

Marina Tsvetaïeva

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

je suis resté des années à ta porte, je n'osais pas entrer. Je croyais que tu n'aimais que toi, que tes 
feux de langage n'étaient que la dévoration d'un coeur par lui-même. Et puis j'ai compris que tu faisais ce travail de la pensée que les penseurs ne font jamais : secouer le vieux tapis du langage, le battre jusqu'à voir réapparaître dans sa trame la mystérieuse image de nos vies éternelles.

Quand je te lis, le bois de mon crâne se déplie comme les panneaux d'un triptyque où sont peintes la Russie en sang avec la fleur de neige de ton coeur.

Tu es épuisante comme une sainte.

Marina, je te cherche dans les feuilles mortes du calendrier. Ta dernière maison à Elabouga, ses murs étaient en bois de naufrage. L'ange a relevé ses filets. Tu faisais une belle prise. Et te revoilà, tes yeux dans mes yeux qu'un peu de neige enchante.

La vie, la percée volcanique de ses jonquilles, je ne la vois jamais mieux que dans tes carnets.

Ce que nous avons perdu repose dans les livres enneigés de poètes, aussi chez les premiers oiseaux de mars qui essaient leur chant comme les violons grincent en or avant le début du concert.

Le coeur est la seule destination. On y arrive quand on ne croit plus rien.

La neige avait pris le pouvoir. C'était dans les premiers temps où j'habitais la maison dans la forêt. Une nuit. La voiture roulait doucement dans le sous-bois. 
Un blanc très bleu couvrait le pré. Une housse de silence enveloppait la maison comme un fauteuil dans une pièce désertée. Tout arriva lentement comme dans un amour vrai : la fraîcheur blanche, la voiture calme qui commençait à freiner, nos souhaits d'une vie aussi contemplative que dans l'enfance, et la chouette effraie qui s'est arrachée délicieusement du toit, s'est envolée au ralenti comme une neige quittant la neige, ses ailes battant le grand silence du temps, lente à apparaître, lente à disparaître. C'est une des plus belles lectures que j'ai faite dans ma vie, car tout est lecture. 
Une avalanche de douceur avec la lune pour juge de paix. Les animaux sont des lettres qui traversent nos jours. Notre recours en grâce est dans leurs yeux. Le paradis est leur souplesse. 
Le poème de la chouette effraie que le crissement des pneus sur le sol durci avait inquiétée, je l'ai vu se perdre dans le noir gelé d'étoiles. Je n'ai jamais pu terminer ma lecture. Parfois, rentrant des courses, je vois un daim bondir par-dessus la route, relier les deux parties du bois. Le monde est rempli de poèmes affolés et d'assassins raisonneurs. C'était il y a dix ans. Combien de tempq vit une chouette effraie ? Dans le coeur de ses témoins : jusqu'à la fin du monde.

Jusqu'à la fin du monde, Marina.

Je me souviens de la neige tombant sur un livre que je tenais dans la rue. La danse indienne des flocons sur la couverture. La neige et l'encre --matières premières du paradis.

J'aimerais offrir à la poétesse Marina Tsvetaeva qui n'est plus que poussière la robe rose dont elle a rêvé toute sa vie.

 

Page 26-27-28-29
Christian Bobin
Un bruit de balançoire
L'iconoclaste / Gallimard

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