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Christian Bobin, Mozart et la pluie

30 Mars 2015 , Rédigé par Sophie Lagal Publié dans #Les Autres-Miroirs et moi

Christian Bobin, Mozart et la pluie

 

 

1.

 

Pour me détacher du monde, il
me suffit de porter mon attention
du côté de ce qui résonne ---- la
vérité, la pluie sur le toit d'une
voiture, les mots d'amour ou les
pianos de Mozart.

 

 

2.

 

Douceur, grâce, charme : ces
mots pour dire la manière de
Mozart ont été trop usés.
Ils sont sans énergie.
Je les laisse pour me saisir d'un
autre qui convient mieux : clarté.
Le plus beau don que l'on puisse
nous faire dans cette vie ténébreuse
est celui de la clarté --- quand bien
même cette clarté parfois nous tue.

 

 

3.

 

Entre moi et le monde, une vitre.
Ecrire est une façon de la traverser
sans la briser.

 

 

4.

 

Aujourd'hui le réel m'est entré
dans la bouche, et le silence avec.
Je n'ai pas touché à la parole.
Mozart m'a donné la becquée
et la pluie a essuyé mes lèvres.

 

 

5.

 

Pour perdre une chose, encore
faut-il auparavant l'avoir possédée.
Nous n'avons jamais rien eu à nous
dans cette vie, jamais rien eu à perdre,
rien d'autre à faire que chanter,
chanter avec la gorge, le ventre,
le crâne, le coeur, l'esprit, avec
toute la poussières de nos âmes
amoureuses.

 

 

6.

 

La beauté nous soulève dans ses bras,
nous porte quelques instants à la hauteur
de son visage, comme font les mères avec
les tout-petits enfants pour les embrasser,
et puis, sans prévenir, elle nous repose
à terre, nous remet à notre vie trébuchante
comme font les mères.

 

 

7.

 

L'enterrement de Mozart ---- le chien
derrière le corbillard, le corps jeté
dans la fosse commune : si
ma compassion va à Mozart mort,
c'est à l'homme vide qu'elle s'adresse,
pas à l'artiste.
Devant la mort il n'y a plus d'artistes,
que des petits enfants poussés dans le noir.

 

 

8.

 

Les heures silencieuses sont  celles
qui chantent le plus clair.

 

 

 

 

 

 

Extraits du très beau livre, "Mozart et le pluie suivi par Un désordre de pétales rouges"
de Christian Bobin,

Editions Lettres vives, collection entre 4 yeux,
Novembre 1997.
 

 

 



 

 

 

 


 

 

 

 

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Aksinia Mihaylova, poétesse

5 Mars 2015 , Rédigé par Sophie Lagal Publié dans #Les Autres-Miroirs et moi

Aksinia Mihaylova, poétesse

 

 

     1                     Sur le chemin de retour

 

 

 

Non, je n'ai jamais vu un arbre triste
mais je ne veux plus refléter le monde
comme un miroir ébréché,
découper les solitudes des après-midi de dimanche
en suivant la lumière qui saute de jardin en jardin,
raccommoder les bouts de mers inaccessibles
que tu m'envoies et je suis hors saison.

Le facteur a déjà vieilli et je n'ai pas encore réussi
à réconcilier le temps et le sel.

 

Parfois, je fais un éventail des cartes postales,
et je regarde de loin les façades des maisons,
pareilles à des volées d'oiseaux,
prêtes à repartir et douloureusement blanches
comme le ventre des hirondelles sur les fils
à la fin d'août dans mon pays.
Je n'ai jamais vu un oiseau triste non plus
car les oiseaux ne se nourrissent pas
comme les hommes avec une vie d'autrui pour vivre
mais je suis fatiguée d'être à moi seule le capitaine,
le bateau et la mer, et les vents tardent.

 

Je ne sais pas si je monte ou descends
cette colline mais les matins sans toi
sont une église vide où j'entre et prie : Seigneur,
je veux seulement ce que tu veux pour moi.
Et toi, qui n'entends pas mes pleurs,
pour quoi pries-tu ? Regarde, la lumière
sous le dôme tresse un filet argenté qui m'enlace
et me tire déjà vers le haut.
Toi, qui pêches des nuages,
fais un peu de place dans ta mer interne
pour l'impossible étrangère que je suis
avant que le crépuscule ne tourne la clef
de ta vue.

 

C'est tout ce que je peux dire pour le monde
qui t'a amené chez moi
et avant que je reprenne le chemin de retour
où ce monde sera un reflet de ce que je suis,
écoute l'oiseau dans mes yeux qui demande :
As-tu jamais vu un arbre triste ?

 

 

 

 

 

2                    

 

 

Attendre, vouloir, attendre, savoir
attendre alors que l'après-midi lent se distille
à travers les fenêtres trop étroites pour
ces plafonds élevés avec des miroirs
où dans les coins s'accroupit la nuit.

 

Permets-moi d'ouvrir la porte,
cette maison n'est pas à ma mesure
avec ce grand lit en métal où s'allongent encore
les traces chaudes d'un corps d'homme.
A qui appartient ce corps, demandes-tu, à quel automne ?
Quelle importance pour la pénombre fragile du soir ?
Petit à petit les corps perdent leur chaleur
et les retours perdent leur sens
quand le froid irrépressible envahit le lit,
même si tu essayais de ranimer le souvenir,
tu ne toucherais plus le même corps.

 

Permets-moi d'ouvrir la porte
le brouillard monte lentement,
rampe à plat ventre sur le sentier,
le brouillard monte et enveloppe nos corps.

 

Impossible d'écrire les mots qui me rendaient heureuse :
" ta peau est si douce, j'ai peur
de te blesser en te touchant",
impossible le changement
parce que jour après jour les mots
tuent la passion.
Maintenant c'est la solitude
qu'on échange en se la passant entre nous
telle la balle de notre fille, pas encore née.

 

Permets-moi d'ouvrir la porte,
cette vie n'est pas à ma mesure.

 

 

 

 

 

3

 

 

Le matin pendant que je me coiffe devant le miroir
Il lit son journal.
Jour après jour, je lui raconte
toujours le même rêve : la ville blanche
et le cadre vide, Breton et ses arums immenses
de désespoir, et je lui répète que
l'acte de l'amour et l'acte poétique
sont incompatibles
avec la lecture du journal à haute voix.

 

Peut-être je ne raconte pas bien
puisque dans la mer des nuits sans partage
à chaque fois surgit une île de sel.

 

 

 

 

 

4                             Le mot

 

 

 

                                 1

Nous sortons des paysages cachés du plus profond
de nous et les entassons sur la table
comme deux personnes qui se rencontrent
pour la première et dernière fois
et sont libérées du futur.
Nous fumons un demi-paquet de tabac,
fouillons le tas et comptons les os
germés dans nos âmes
mais nous ne pouvons pas trouver le mot
qui accomplit.
Peut-être est-ce à cause de la profondeur différente
des abîmes en nous
qui résonnent avec une langue
incompréhensible pour la peau.

 

                                      

 

                              2

Puis nous achetons des pamplemousses,
arpentons les ruelles du quartier juif,
il me tient par la main, il m'oublie
dans des librairies,
regarde, il y a tant de ciel dans les vitrines
ce soir, dit-il,
et me serre fort contre sa poitrine
pour que je ne lise pas dans ses yeux
le mot qui accomplit.
Les pamplemousses roulent sur le trottoir,
elles sont tellement fiévreuses ses mains
comme s'il avait peur de me perdre
comme s'il avait peur que je puisse rester.

 

 

 

 

 

 

 

Quelques poèmes du recueil de poésie "Ciel à perdre", Aksinia Mihaylova.
Prix Apollinaire 2014.
Gallimard.

 

 



 

 

 

 

 

Aksinia Mihaylova, poétesse
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Les voix sont des fantômes

4 Mars 2015 , Rédigé par Sophie Lagal Publié dans #Poèmes

Pina Bausch
Pina Bausch
Des murmures, des parfums 
Des pierres, des espaces

lumineux et brisés.

Les voix sont des fantômes
qui cherchent l'éternité

Elles savent la douleur d'être.

Ne sais-tu pas
que derrière le mutisme

se rencontrent la voix parlée et la voix tue.







Le 4 Mars 2015.













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