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Mémoires de Balthus : L'atelier

31 Juillet 2016 , Rédigé par Sophie Lagal Publié dans #Les Autres-Miroirs et moi

Mémoires de Balthus : L'atelier

 

 

L'atelier, c'est le lieu du travail. Du labeur encore. Le lieu du métier. Ici, c'est essentiel.
C'est là où je me ramasse, comme un lieu d'illumination. Je me souviens de celui de  
Giacometti. Magique, encombré d'objets, de matériaux, de papiers, et cette impression 
générale d'être dans la proximité des secrets. J'ai beaucoup d'admiration et de respect, 
d'affection aussi pour Giacometti. C'était un frère, un ami. C'est pourquoi j'ai cette 
photographie de lui, je ne sais pas qui l'a faite et d'où elle vient, mais je travaille ainsi à 
l'ombre d'Alberto, sous son regard, bienveillant, porteur.
Il faudrait dire aux peintres d'aujourd'hui que tout se joue dans l'atelier. Dans la lenteur
de son temps.
    j'aime ces heures passées à regarder la toile, à méditer devant elle. A la contempler.
Heures incomparables dans leur silence. Le gros poêle en hiver ronfle. Bruits familiers 
de l'atelier. Les pigments mélangés par Setsuko, le frottement du pinceau sur la toile, 
tout revient au silence. Prépare à l'entrée des formes sur la toile dans leur secret, aux
modifications souvent à peines esquissées et qui font basculer le sujet du tableau vers 
autre chose d'illimité, d'inconnu. Depuis la vaste verrière de l'atelier, l'image tutélaire
des cimes. Au château de Montecalvello que je possède dans le Viterbois, au fond du 
paysage, on voit le Cimino et ses sentiers de sapins noirs qui retiennent les flancs de la
montagne. C'est toujours la même histoire qui se joue ici ou là, de force et de mystère.
Comme un monde ouvert à sa propre nuit. Et où je sais qu'il faut s'attarder pour atteindre.

 

 

 

 

Mémoires de Balthus, recueillis par André Vircondelet.
Page 31-32.
Editions Le Rocher Poche, avril 2016.

 

 

 

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Francesca Woodman

30 Juillet 2016 , Rédigé par Sophie Lagal Publié dans #Les Autres-Miroirs et moi

Francesca Woodman, White socks, Providence, Rhode Island, 1976.

Francesca Woodman, White socks, Providence, Rhode Island, 1976.

 

 

 

" le corps féminin. Chanté à travers les âges, représenté, décrit, encensé, objet de tous les soupirs,
idéalisé. Mais également l'objet de tabous, réglementé, disséqué, analysé, confiné, exploité, subordonné. Au regard de l'homme, à son pouvoir, à sa voix de narrateur. Il y a tellement d'histoires sur nous et sur nos corps, presque jamais racontées par nous-mêmes. 
Comment le figurer de l'intérieur ? Dire l'expérience de vivre avec, dans ce corps. Et surtout : l'expérience de vivre avec, dans toutes les représentations de ce corps ? C'est une recherche de fond. Elle me paraît essentielle.
Les photographies de Francesca Woodman sont l'oeuvre d'une toute jeune femme. Il y a des choses qu'une jeune personne voit plus clairement, quand elle n'est pas encore faite aux compromis, aux zones grises de la vie. Tout est plus net, éclairé d'une lumière plus tranchée, les sensations sont comme taillées dans le vif. On s'oriente à la boussole des questions sincères qui traversent le corps, ces grandes questions qui demandent du courage, de l'intelligence, une conscience en éveil, pour être posées. Des questions de fond.
Mais on se tromperait en croyant que j'entends par l'oeuvre d'une toute jeune femme quelque chose de tendre ou de romantique. Ce qui nous touche et nous inspire dans le travail de Francesca Woodman, c'est bien plutôt la force et la richesse d'expression.
Elle est euphorisante, cette force. Furieuse, insolente, ludique, sensible, rêveuse, mélancolique, rebelle, humoristique, douloureuse, investigatrice et vivante. L'artiste met en scène et raconte, elle prend sa place dans l'espace. (Ses photographies "prennent place".) Et même dans le temps, ses images sont comme des fragments d'histoires, qui se prolongent en dehors du tirage, au plus profond du regardeur.
Ce n'est pas simple, l'investigation peut faire mal. La quête de sincérité peut se révéler douloureuse, mais c'est la seule voie possible si l'on prend sa tâche au sérieux. La femme et son corps sont l'un des motifs les plus courants de l'histoire de l'art. L'homme tient le pinceau et la femme se laisse représenter. Un artiste de sexe féminin doit se positionner d'une manière ou d'une autre par rapport à cette dichotomie. Peut-on la désactiver ? C'est à mon avis ce que fait Francesca Woodman. Le paradoxe est qu'en se prenant elle-même pour objet, l'artiste devient aussi le sujet narrateur. Elle utilise son propre corps pour mettre en scène une objectivation, qui s'annule par le fait qu'elle est aussi le sujet de l'image, créatrice regardante et régissante. 
Furieusement libérateur ! "

 

 

Anna-Karin Palm - Extrait du catalogue de l'exposition.

 

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Sylvia Plath : poème

25 Juillet 2016 , Rédigé par Sophie Lagal Publié dans #Les Autres-Miroirs et moi

Sylvia Plath : poème
​                      MIROIR



Je suis d'argent et exact. Je n'ai pas de préjugés.
Tout ce que je vois je l'avale immédiatement,
Tel quel, jamais voilé par l'amour ou l'aversion.
Je ne suis pas cruel, sincère seulement ---
L'oeil d'un petit dieu, à quatre coins.
Le plus souvent je médite sur le mur d'en face.
Il est rose, moucheté. Je l'ai regardé si longtemps
Qu'il semble faire partie de mon coeur. Mais il 
  frémit.
Visages, obscurité nous séparent encore et encore.

Maintenant je suis un lac. Une femme se penche au-
  dessus de moi,
Sondant mon étendue pour y trouver ce qu'elle est
  vraiment.
Puis elle se tourne vers ces menteuses, les chandelles
  ou la lune.
Je vois son dos, et le réfléchis fidèlement.
Elle me récompense avec des larmes et une agitation
  de mains.
Je compte beaucoup pour elle. Elle va et vient.
Chaque matin c'est son visage qui remplace l'obscurité.
En moi elle a noyé une jeune fille, et en moi une
  vieille femme
Se jette sur elle jour après jour, comme un horrible
  poisson.







Poème extrait du recueil "Arbres d'hiver précédé de la traversée", Sylvia Plath.
Poésie/Gallimard, 2010.
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Marie Laurencin : poèmes

22 Juillet 2016 , Rédigé par Sophie Lagal Publié dans #Les Autres-Miroirs et moi

Détail, "Mon portrait", 1924 de Marie Laurencin.

Détail, "Mon portrait", 1924 de Marie Laurencin.

 

Portrait

 

Tu n'as jamais été séduit
par ce qui s'appelle
      une belle journée
Mais quelquefois tu humais
    l'air et t'acheminais
Sans parler
   et foulant la terre
de tes pieds longs et minces ---
Nous avions des chiens ---
   ils nous suivaient et jamais
tu ne te préoccupais d'eux ---
Tu n'aimais pas l'obscurité surtout en forêt
    et depuis seule, combien de fois
Me suis-je trouvée sans aucune lumière
   ---Hélas
Je ne t'ai jamais vu en colère

 

 

                                                                Forêt de Sénart.

 

 

 

 

Insomnies

 

 

Pluies dans la nuit
    Je vis
Pluies crépitantes
Comme je voudrais vous entendre
--- Pluies langoureuses
     Ô Pluies
Pluies denses
Pluies étroites non cinglantes
Déjà vous les importunez
    les autres ---
et pourtant Pluies coulez
Je vous entends --Je vous écoute
     Pluies tendres ---
Souvenir des pluies du Dimanche
Seule avec Celle
qui n'aimait pas la pluie
      Enfance.

 

 

 

Le calmant

 

 

Plus qu'ennuyée triste
      Plus que triste
           Malheureuse
Plus que malheureuse
    Souffrante
Plus que souffrante
      Abandonnée
Plus qu'abandonnée
    Seule au monde
Plus que seule au monde
    Exilée
Plus qu'exilée
     Morte
Plus que morte
   Oubliée.

 

 

                                                Barcelone.

 

 

 

Pays Basque

 

 

Ondaroua et la mer
Une femme est assise --- et rêve -
Tant d'années ont passé.
Les chiens aboient au loin
    on croit avoir entendu
Le rossignol chanter
     Un mouton vient paître ---
         Nuage à peine.

 

 

 

 

 

Poèmes extraits du recueil de poésie "Le carnet des nuits" de Marie Laurencin,
La Bartavelle Editeur, collection "la belle mémoire"
1997.


 


 

 

 

 

 

 

 

 





 

 

 

 

 


 


   
 


 

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Minimaliste

19 Juillet 2016 , Rédigé par Sophie Lagal Publié dans #Poèmes

Photographie de Kiss Andrea
Photographie de Kiss Andrea
​Tu vis dans un reflet d'oeil épuré
  De quelle couleur est la fêlure ?

     De
     Celle qui te lèche la bouche
     ou
     De
     Celle qui ne te laisse pas crier






Le 19 Juillet 2016.
     
     

 

 
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Poème : Aksinia Mihaylova

14 Juillet 2016 , Rédigé par Sophie Lagal Publié dans #Les Autres-Miroirs et moi

Aquarelle "Bleu Glycine" de Catherine Sourdillon
Aquarelle "Bleu Glycine" de Catherine Sourdillon
​Puisque je ne sais que faire de mes mains
je serre un panier de figues contre ma poitrine
pendant qu'il s'éloigne du jardin de la joie
ayant boutonné le dernier rayon de soleil
sur sa pomme d'Adam.


Demain il va encore enfermer à clef
dans le tiroir le plus bas de son quotidien
une aquarelle figurant le désir de changer sa vie,
il va secouer mes odeurs de sa peau
comme une abeille le pollen d'acacia
collé sur ses pattes
et regagner sa place parmi les statues
qui étalent des manuscrits au-dessus de leurs têtes
en guise de ciel.


Je croyais que j'avais planté en lui une fleur.





Poème extrait du recueil de Poésie "Ciel à perdre".
Gallimard.
2014.
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