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Marie Huot : Ma maison de Geronimo

30 Juin 2017 , Rédigé par Sophie Lagal Publié dans #Les Autres-Miroirs et moi

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans ma maison de Geronimo
personne ne sait comment j'apprivoise le jour
ni avec quelle violence je l'agrippe
et le défie
pour l'épingler finalement sous mes paupières
Personne ne connaît le nom de l'oubliette
d'où je remonte
le coeur en pendule au bout d'une corde
pieds et mains bras et jambes
dans un désordre si inconcevable
qu'il faut reconstituer le puzzle à chaque coup

 

Page 21

 

 

Je voudrais une phrase facile à causer
une sorte de réponse en attendant mieux
qui explique là où ça s'est tordu
le corps la peau le repli et le rien dedans
De ma joue divisée
s'écoule l'eau la peine
C'est ma vie qui s'en va
je me laisse abattre
sciée net avec bruit de chute lente
J'ai une adresse entourée de ronces
et des broussailles autour de mon lit
dans ma maison de Geronimo
mon coeur bat bleu cobalt
métallique et comme chantourné dans du papier d'argent

 

Page 31

 

 

Je passe tout l'hiver dans ma maison de Geronimo
avec mon bol ébréché
mon nom d'Oublie ma chagrine ma peste
ma joue divisée
il y a des nuits difficiles à passer
des tourmentes
les dents grincées  contre l'os du diable
les mains coincées sous mon ancêtrie
tout ce remue-ménage qui herse dans le noir
et dehors le glacé la ténèbre
Bientôt mon enfant ne dormira plus dans ma maison
de Geronimo
il s'en ira avec sa gibecière sous l'orage
pour s'inventer des nuits nouvelles et sans nuit
Que lui dirai-je
pour qu'il puisse élucubrer sans faute
ses espérances de jeune homme

 

Page 35-36

 

 

Je parle avec ma mauvaise langue
Je voudrais dire des choses
les crier sur tous les toits
pour qu'elles glissent ou s'envolent
ou peut-être aussi s'allongent au soleil
De ma mauvaise langue sortent des chats
ou des oiseaux mal fichus
avec des pattes bizarres
et pas toujours le bon nombre de pieds

 

Page 49

 

 

A qui parlons-nous lorsque nous nous taisons
Dans ma maison de Geronimo
je garde un troupeau de silence
que parfois je mène boire à la mer
Qui vient paître trop près de mon silence
sera fusillé dans toutes mes langues étrangères

 

Page 58

 

 

Pardonnez-moi
Pardonnez mon sommaire petit violon
c'est parfois à cela que l'on voudrait réduire l'histoire
et expliquer notre solitude

 

Page 63

 

 

Je n'ai pas le coeur assez bien accroché
il est suspendu à un trapèze d'oiseau dans une cage
et boit à petites gorgées dans un goutte à goutte
C'est pour cela que je n'avance pas

 

Page 64

 

 

Le monde en feu la misère la vie allégée de rien
et pourtant la vie doucement belle
dans le lointain de nous
sans notre regard sur elle
Serions-nous moins inquiets
si le monde augmenté du poids de deux brebis
pouvait en être bouleversé

 

Page 64-65

 

On peut tenir debout longtemps
même avec ses disparus à l'intérieur de soi
il suffit de s'aménager le ventre le coeur la tête
il suffit de meubler les endroits trop vides
sous peine d'égarement de prostration
il suffit de donner une chambre à chaque fantôme
de fermer à clé
et jeter la clé dans la mer
On peut aussi siffloter des airs connus
ou courir les bois comme une biche
à la tombée du jour

 

Page 68

 

 

Et pourtant vient le matin l'oiseau qui pépie
le vent tiède et les bourgeons
la lumière qui filtre à travers les persiennes
le souvenir d'un petit ruisseau
pour s'y laver les jambes
de menues choses qui pourraient sauver le jour

 

Page 75

 


Marie Huot
Ma maison de Geronimo
Dessins et gravures : Estelle Lacombe
Poésie, Al Manar

2017

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