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Charles Juliet : Rencontres avec Bram Van Velde

12 Mars 2017 , Rédigé par Sophie Lagal Publié dans #Les Autres-Miroirs et moi

 

 

 

 

 

 

 

 

 

25 Octobre 1964

Première rencontre de Bram Van Velde. J'arrive à six heures du soir chez Jacques Putman, un ami qui, je crois, l'a beaucoup entouré, et qui par des articles, des ouvrages et des expositions, s'emploie à faire connaître son oeuvre. Je ne sais quel type d'homme est ce peintre, et j'appréhende d'être mal reçu, d'être pris pour un importun. j'ai la surprise de trouver quelqu'un de singulièrement timide, tout confus qu'un inconnu vienne à lui pour l'interroger sur sa peinture. Je m'assieds, il m'offre un verre, mais il ne peut supporter mon regard, ne cesse de se lever et se rasseoir. Une telle attitude m'intimide encore plus et j'ai le plus grand mal à bafouiller quelques questions. Pour échapper à la gêne qui nous gagne et rompre notre face à face presque silencieux, il me propose d'aller marcher dans la rue. Dehors, une fois délivrés de nos regards, nous nous sommes mis à parler. Un instant après, la glace était rompue, et il m'a invité à dîner dans un restaurant. Quand je l'ai quitté, il était plus de onze heures.

 

 

Je lui ai rappelé qu'un jour, il avait dit au sculpteur Maxime Descombin que  peindre, c'est chercher le visage de ce qui n'a pas de visage, et que la peinture, c'est l'homme devant sa débâcle... Ces paroles avaient paru à Descombin singulièrement justes, et comme je les lui rapporte, il comprend qu'elles sont de Descombin, et me déclare qu'elles sont effectivement irréfutables, qu'elles rendent absolument compte de la démarche de l'artiste. Je lui précise alors que ce n'est pas Descombin, mais lui, qui les a énoncées. Il détourne son regard, est gagné par la confusion. J'ai réalisé à ce moment qu'il allait si loin dans la désappropriation de soi, qu'il s'attachait à perdre mémoire de ce qu'il lui advenait de découvrir et formuler, qu'il se voulait d'une constante et absolue transparence face à lui-même et la peinture.  On le sent d'ailleurs excessivement sensible, fragile et sans défense, effrayé par la vie, les gens. Et il a fréquemment un sourire de gêne qu'il n'arrive pas à réprimer. Mais lorsqu'il réfléchit, ses traits se transforment, son regard prend une acuité extraordinaire, et son visage n'est plus que tension, énergie.
Je lui demande comment, du point de vue matériel, il est parvenu à subsister pendant ces trente années où il n'a fait que peindre et où il ne vendait rien. Je n'ai jamais sollicité personne, me répond-il, mais sur ce plan -là, j'ai toujours cru au miracle. Il y avait en lui une telle grandeur, une telle soumission à son destin, que ceux qui croisaient sa route devaient en être impressionnés et lui venir spontanément en aide. Je lui demande encore si ces années n'ont pas été trop terribles, et j'émets l'hypothèse que pour tenir, il lui a fallu faire preuve de quelque chose comme de l'héroïsme. Il hausse les épaules. Non, me dit-il, ça n'a pas été que terrible. Il y eut aussi de grands moments. Et puis, vous savez, tout se passe en dehors de vous. Je n'étais pas libre de vivre autrement.

 

 

- L'artiste ne se tient pas dans le quotidien. C'est pour ça qu'on le prend pour une bête curieuse.

- Beaucoup de peintres produisent à la chaîne, en dehors de toute nécessité.

- Peindre, c'est vivre. En peignant, je repousse ce monde qui empêche la vie et où on risque constamment d'être écrasé.

- L'artiste vit un secret qu'il lui faut manifester.

- J'ai disparu dans mon aventure. Plus de pays, de famille, de liens. Je n'existais plus. Il fallait aller de l'avant.

- Je le vois ce monde. Mais j'ai les mains liées. Et c'est pour ça qu'il m'effraie.

- L'art. Pour ne pas être broyé.

- Il faut simplement rendre ce qui vous a été donné.

- Ma peinture, il est important de voir qu'au fond, elle stimule. Elle n'est nullement quelque chose qui désespère.

- il faut faire ce qu'on est seul à pouvoir faire.

 

 

A chacune de nos rencontres, il insiste sur le fait que l'artiste doit être sans savoir, sans pouvoir, sans vouloir. Qu'il lui faut ne pas intervenir, ne pas contrôler, ne pas façonner, mais se laisser porter par ce qui vient et exige de naître.

 

- Ma toile propose mais n'affirme jamais. Ne pas chercher à convaincre. A prouver quoi que ce soit.

- Chez moi, il n'y eut jamais d'appui, de certitude. Souvent,j'ai été à la limite de l'écrasement.

- Rares sont les artistes qui acceptent de ne faire que ce que la vie leur permet.

 

 

 

Il me dit sa peur de se mettre au travail en début d'après-midi. Tout à la fois il se prépare et repousse l'instant où il va devoir s'asseoir devant sa toile.

- Mais arrive un moment où je ne peux plus ne pas m'y mettre.

- Souvent la peinture me fait peur. Elle exige une telle énergie.

- La peinture doit lutter pour repousser ce monde qui ne peut qu'assassiner l'invisible.

- Je ne montre que ce qui est.

- Quand je ne peux travailler, je ne quitte pas le travail. Je me prépare à accueillir ce qui m'attend.

 

 

 

- Plus on est perdu, plus on est poussé vers la racine, la profondeur.

- Peut-être l'artiste souffre-t-il d'un manque d'être. C'est par son travail qu'il s'emploie à le combler.
Qu'il cherche à être. Mais il a bien conscience qu'il ne vit pas, qu'il n'est pas dans la vie.

-Un jour, à Paris, j'étais dans un café. Dans une de ces terrasses vitrées qui avancent sur le trottoir. Il y avait là un homme qui au lieu de regarder vers la rue, comme tous les consommateurs, leur faisait face. Il avait un regard qu'on n'oublie plus. Comprenez-vous, il se nourrissait de tous ces visages. Quelques jours plus tard, j'ai appris qu'il s'agissait d'Antonin Artaud.

 

- L'artiste est celui qui doit veiller sur son être.

- L'étonnant, c'est que j'aie pu poursuivre mon chemin tout en restant en bas.

- Ma vie pourrait se résumer ainsi : subir la misère sans se laisser écraser.

- Mais non, il ne faut pas croire que parce qu'on accepte de n'être rien, on devient un homme exceptionnel.

- La vie de la plupart est une routine dirigée. L'artiste est celui qui cherche à vivre en liberté.

- Quand la vie est absente, il faut savoir s'abstenir. ceux qui s'obligent à faire ne comprennent pas qu'ils se condamnent à mentir.

- Oui, c'est tragique ces êtres qui ne rencontrent jamais leur vie.

- Pour voir la vie, il faut être à l'écart. Le point lumineux n'apparaît que lorsqu'on se tient en dehors.

 

 

7 Novembre 1977 - Paris

     Ces jours, je l'ai rencontré à trois reprises.
     Dans sa chambre, ses dernières gouaches. Qu'elles sont belles ! Amples, riches, intenses, tragiques et joyeuses, mouvantes, mystérieuses... Toute la souffrance qui l'a travaillé durant ces derniers mois est là, visible, sur ces feuilles de papier, dans ces couleurs et ces formes...
     Il a réalisé aussi deux grandes gouaches : l'une en noir et blanc, et une autre, également en noir, avec une large plage blanche et des traînées orange pâle. Comme je lui parle de la force et de l'impression tragique qui se dégagent de ce qu'il a peint, il remarque :

- J'ai essayé de passer dedans tout entier.

Le lendemain, avec Jacques, Catherine, et un de leurs amis, nous les regardons à nouveau, et en l'absence de Bram qui s'est retiré un instant. Jacques nous fait observer à quel point est réduit le matériel dont il se sert : en tout et pour tout, posés sur un petit guéridon branlant, trois pinceaux, une assiette avec du rouge, une assiette avec du noir, les deux tubes correspondants, un tube de blanc, une bouteille d'encre de Chine, et appuyé contre le mur, un panneau de contre-plaqué.

 

- La peinture, c'est ce qui m'a soulagé du pire.

- L'acte de peindre, me répond-il, est à la fois inévitable et parfaitement inexplicable.

- Le monde visible m'effraie. Je suis toujours en train de fuir. Ce n'est que face à la toile que je ne fuis pas.

- Un tel effort vers la vie que tout l'être s'y trouve engagé.

- Quand on accède au sublime, c'est l'émerveillement.

 

 

 

 

Charles Juliet
Rencontres avec Bram Van Velde

Format poche P.O.L
2016

 

 

 

 

 

 

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