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Nathalie Michel : Veille

18 Février 2017 , Rédigé par Sophie Lagal Publié dans #Les Autres-Miroirs et moi

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J3

Autrefois une araignée m'a tenu compagnie tout un hiver. Il n'y avait qu'elle et moi dans la maison glaciale. Elle n'a pas bougé durant des mois.
Je ne détruis plus les toiles qu'elles tissent dans l'angle des fenêtres, entre les herbes.

 

Grandes pluies et bourrasques de vent. Ciel anthracite, jaune.

 

 

Page 8

 

 

J24

Les deux araignées sont parties laissant leurs lits de poussière.

Dès le réveil j'ai regardé le ciel. Les nuages passer.
Quitter le cadre.
Rythmes et destinations variables selon distance et épaisseur.

//////////

 

Longtemps  après, le ciel, bleu, défait de ces informités, n'a plus changé.
J'ai quitté mon lit, j'ai commencé la journée.

Les nuages, le jeune lièvre accidenté, le sourire du grand inconnu, la petite bonne femme usée, le rire des enfants, les averses, la mort du clown, les cris des enfants, la gaieté de la petite blonde, l'énergie de la grande brune, le regard des enfants, le fou du parc, la chimio du client, la pharmacienne lasse, les poèmes de Pasolini, le calme des méditants, l'eau dans les yeux, l'accueil des chats, les paroles de l'ami, le cancer du gentil bonhomme, la lune fine au-dessus du champ, la grosse étoile, l'insaisissable, la hâte d'être là dans la lumière de l'écran, dans la nuit.

Oksastus

 

 

Page 16

 

 

J48

Le ciel bleu   /   rien dedans

Les oiseaux
fond vibratoire au bord de la ruche
tout dans la lumière croît et s'éteint.

 

Non je n'ai pas décrit le miroir. J'ai été lui. Et les mots sont eux mêmes, sans ton de discours.

 

Avec le fleuve c'était pareil.

 

 

Page 26

 

 

J51

D'Est, le vent, sec. Ciel bleu dur. Les haies se tordent.

 

Je ne sais pas ce qu'est ce journal. Si je dois l'écrire encore. Il n'est pas intime, pourquoi ?
Est-il donc journal ? Non pas récit des jours mais autre chose, l'en soi réel lié aux sensations émises par tout ? Béquille au poème qui ne se fait plus ? Nécessaire.

 

 

Page 27

 

J53

Avec le temps, on gonfle. On se remplit. Les musiques, les paysages, les lectures, les découvertes que nous faisons seuls ou celles que nos amis nous donnent. On gonfle par l'échange, par la conversation, on devient plein. La faim s'apaise, l'impatience faiblit. 
On apprend même à faire le vide, il faut créer un peu de vide pour accueillir encore. On gonfle sans s'alourdir, ça rend léger tout ce qui nous fait.
On gonfle du gonflement des autres, de l'énergie cosmique, des sensations, on gonfle mais ce n'est pas tout à fait de l'air.

 

...
ça ne m'ennuie pas de gonfler
je me demande quand même si il n'y a pas une fuite

 

Du souffle toujours le souffle...

 

 

Page 28-29

 

 

J54

C'est beau, très beau, là où je vis. ça répare. Chaque jour il faut réparer. Le monde souvent nous abîme. Il nous jette dans le noir, dans sa laideur. Il y aura toujours des hommes ou des bêtes par terre...

Ce qui répare...c'est ce qu'il leur faut aux laissés. Ceux qui se réfugient dans des jardins publics pour rester ensemble au milieu des grandes villes. Hors de nos regards. Réparer ?

Comme un chien, couché, l'homme, ce matin à l'entrée de l'immeuble de la toute petite ville.
Il y a ça, les chiens, des hommes qui se sont couchés par terre au milieu des passants, qui n'attendent plus rien.

Comment rester, passant ?

Tout est dans le regard, même quand les paupières sont closes, nous avons besoin que des yeux restent ouverts sur nous. Tous. C'est ça, veiller.

Le livre de photos de C, il  fait ça, restituer, le regard sur ce qui  n'est plus vu et donc en état de disparition.

Remettre en état, restituer, redonner lieu et place.

 

Les maux du monde
pénètrent dans
nos plaies

                                                  grandes ouvertes.

 

 

Page 30

 

 

 

J56

Je reviens, au ciel  bleu de ces derniers jours, à la fraîcheur de l'air la nuit qui empêche les légumes de pousser. A ce soir.
A des poussées de sanglot restées dans la gorge, à la colère sourde, à mon calme.

Les humains, nous, c'est parfois au-delà de la cohérence. Je ne supporte plus les images.
Le recul, je dois prendre du recul, laisser le temps s'emparer de ma sensibilité. ça va passer.
Mais ça revient toujours parce qu'on sait, ce n'est pas comme si on ne savait pas, ce qui arrive.

Les hommes échouent, certains sur des rochers, les autres dans leurs prisons dorées. Nous échouons ensemble, nous crions tous à en devenir sourds. Derrière des murs, derrière des fils.
Nous nous faisons face. Entre les deux pourtant, la vie. Notre lien profond.

 

Tant d'opposition entre nous...

 

 

Page 32-33

 

 

J74

Le soleil brûle, tout, même le vent.

 

Le corps appelle des matières autres, la sensation se déplace en périphérie, à la limite.
La peau est à nu. Elle cherche contact. Frissonne.

Les végétaux grandissent, les animaux dorment dans l'obscurité.

 

 

Page 41

 

 

J80

5h25  Les oiseaux peut-être
Il pleut, je tousse depuis des heures, ça fait mal. Dormir.
La terre sèche.

 

9h00 l'orage
Le tonnerre roule sur la terre.
la pluie        démente
Efface

 

Les oiseaux, gouttes, silence

 

Derniers grondements, loin, vibrations du sol

Où est passée la lumière aride ?
Le grand éclat brûlant ?
Mon amour les mots reviennent sans cesse au bord des lèvres, restent dans la bouche et n'atteignent pas la chair sur laquelle ils veulent se jeter comme des taons. ça pique à l'intérieur.
Le tonnerre, ses restes ronds, roulent, dévalent depuis l'horizon jusqu'ici.
Les grondements de la terre nous portent.

Le chat ronronne, les oiseau crient.

 

10h07 percussions
la pluie cogne sur les vitres

 

10h28 je lis
la pluie change de ton
je ferme les yeux
elle m'inonde
la stéréo des vasistas

 

                                        L'eau est l'élément contraire à la paresse

 

12h10
Spasme géant, dernier coup de foudre.

 

19h30
Ils ont dit non ou plutôt oui à la vie. Dans la plus grande incertitude.
La Grèce, la possibilité d'une île...

 

 

Page 43-44

 

 

J83

Ciel très gris, l'air est froid, convalescence. Joie indemne.

J'accumule des livres tout autour de mon lit, dans mes sacs, sur les tables, sur les chaises de la cuisine, dans la voiture. Je les déplace, j'aimerais les emmener en voyage, en Grèce, en Italie, en Arménie, en Roumanie, en Auvergne, en Patagonie. Je ne sais pas quand je les lirai, j'attends, je vais les déplacer encore un peu avant de les ouvrir.

 

 

Page 45

 

 

 

 

 

Nathalie Michel
Veille

éditions LansKine
Décembre 2016

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