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Lapetiteblessure.over-blog.com

Correspondance : Virginia Woolf et Vita Sackville-West

31 Janvier 2017 , Rédigé par Sophie Lagal Publié dans #Les Autres-Miroirs et moi

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Long Barn
Mardi 8 Décembre (1925)

 

                  Ma chère Virginia
Je viens de faire quelque chose de si bizarre, de si étrange, -- ou plus exactement quelque chose qui, bien que ni bizarre ni étrange en soi peut-être, m'a emplie de sensations étranges et bizarres, -- qu'il faut que je vous écrive (soit dit en passant la chose en question était totalement en rapport avec vous, et rien au monde, pas même des chevaux sauvages, ne m'arrachera mon secret.) Et il était grand temps, à coup sûr, que je vous écrive. Je voulais venir vous voir vendredi dernier, mais le brouillard et divers malaises m'en ont empêchée. J'étais furieuse. Le matin suivant, il me fallait rentrer de bonne heure. je suis revenue en voiture. Tout était blanc;  et les haies avaient l'air d'être devenues vieilles pendant la nuit. Tout était luisant et immobile; la campagne entière ressemblait au parc de la Belle au bois dormant. A présent tout a disparu il n'y a plus que la fange.
     Puis-je venir vous voir le lundi 21 ? c'est le premier jour où je serai de nouveau à Londres.
     Je n'ai jamais dit  que vous étiez cruelle. Vous deviez répondre à quelqu'un d'autre quand vous m'avez écrit cela. (Je vous soupçonne d'avoir des douzaines de correspondants.) J'ai dit, c'est vrai "estime". Mais je voulais dire "amour". Simplement j'avais peur d'être remise à ma place. Vous voyez, vous n'avez qu'à vous montrer un peu sourcilleuse avec moi pour avoir droit à la vérité.
    Je compare mon écriture d'analphabète à la vôtre, si savante, et je rougis de honte.
   Je suis tellement lourdaude; lourdaude extérieurement du moins: complètement stupide et pâteuse; mais pas lourdaude intérieurement. Une solitude d'une semaine me ramène à la conviction que je suis une personne, non point un tas de chiffons où les autres font leur tri.
   J'ai reçu un placard de publicité ce matin, l'adresse écrite de votre main, ce qui m'a donné un choc. J'ai cru que c'était une lettre, puis en la retournant j'ai vu que c'était seulement une carte postale, -- imprimée, qui plus est -- Pourquoi écrivez-vous les adresses de vos annonces publicitaires ? Cela produit -il sur vous un effet hypnotique ? Je ne vois aucune raison valable.

  Une mine semble avoir explosé sous les pas de tous mes amis, les expédiant d'abord en haut du ciel puis les éparpillant avec soin en divers endroits lointains : l'un à Sumatra, l'autre à Mexico, un troisième aux Indes, moi-même en Perse. Tout cela on ne peut plus soudainement.
Pouvez-vous vous imaginer Raymond (Mortimer) et moi côte à côte dans les montagnes de Syrie ? Non, naturellement non. Et pourtant, c'est ce qui va arriver. Je suis devenue une snob planétaire -- ivre de déplacements.
Je n'en savoure que plus intensément mes derniers jours ici.
   Puis-je, à mon tour, comme les écolières, vous entendre dire comment il convient de lire un livre ?
Proust me met dans une telle rage. 

 

 

 

 

   Page 136-137                                                                                                        Bien vôtre
                                                                                                                                                                                        Vita

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                                                                           
                                                                                                                                                           

 

 

 

 

Vendredi 18 fév. 1927               52 T.(avistock) S.(quare, W.C.I)

 

Mon tendre trésor
... Oui, tu me manques de plus en plus. Je sais que ça te fera plaisir de me savoir malheureuse. Eh bien, tu peux...
     Nous sommes encore, tu seras étonnée de l'apprendre, en train de discuter de l'amour et de la sodomie...Et c'est alors que Morgan (E.M. Forster) déclare qu'il y a bien réfléchi et que l'on passe 3 heures à manger, 6 à dormir, 4 à travailler, 2 à aimer. Lytton, lui, dit 10 à aimer. Moi, je dis, la journée entière à aimer. Je dis que cela fait voir les choses à travers un halo romantique.
Mais, me disent-ils, vous n'avez jamais été amoureuse.

 

 

Page 307

 

 

 

 

Lundi 21 fév.

 

ça empire, tu seras heureuse de l'apprendre, ça empire régulièrement. Aujourd'hui est le jour de la semaine où je devrais sortir pour aller, en trottinant, t'acheter ton pain et attendre que tes blanches jambes -- pas celles de la veuve Cartwright -- descendent les marches du sous-sol. Au lieu de cela, tu te promènes sur les hauteurs de la Perse, à cheval sur une jument arabe en route, j'ose le dire, pour quelque jardin déserté où tu cueilleras des tulipes jaunes.
   Je me console comment ? -- en dînant avec Ethel Sands... et en corrigeant laborieusement deux jeux d'épreuves. Bonté divine, comme tu vas détester mon livre (To the Lighthouse) ! Sincèrement, c'est la vérité -- Oh, mais tu ne le liras pas. C'est un spectre entre nous deux. S'il est bon ou mauvais, qu'en sais-je : je suis comme hébétée, je m'ennuie, je suis lasse à en mourir : je m'évertue à supprimer des virgules et à mettre à la place des points-virgules dans un état de désespoir marmoréen. Je suppose qu'il doit y avoir quelque part un demi-paragraphe qui vaut la peine d'être lu : mais j'en doute.

 

Mercredi
 

... Philip Ritchie m'a dit que j'étais la plus grande coquette de Londres. "Allumeuse", a corrigé Clive. Sur quoi mes jarretelles ont lâché, entraînant avec elles un vieux tapon de sous-vêtement...

      Berg

 

 

Page 308

 

 

 

Dimanche (7 octobre 1928)                                                          (52 Tavistock Square,
                                                                                                                                                W.C. I)

 

Très chère créature,
C'est une très très charmante lettre que tu m'as écrite à la lueur des étoiles à minuit. Ecris toujours à cet instant-là, car ton coeur a besoin de clair de lune pour s'y fondre.
Et le mien est complètement frit par la lumière du gaz, car il n'est que neuf heures et je dois me coucher à onze. Et je ne dirai donc rien de plus : pas un seul mot du baume pour mon angoisse -- parce que je suis éternellement angoissée-- que tu as été pour moi. Avec quelle attention je t'observais ! Comme je sentais -- voyons, comment était-ce ! Eh bien, il m'est arrivé de voir je ne sais plus où une petite boule bondissant et rebondissant sur le jet d'eau d'une fontaine : la fontaine c'est toi; la boule moi. Tu es la seule personne à me donner ce genre de sensation. Physiquement, ça me stimule, et en même temps ça me repose...

 

Berg

 

 

Page 447

 

 

Lettres extraites de la correspondance 1923-1941 de Vita Sackville-West et Virginia Woolf
Editions Stock
1985


 

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