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Plusieurs raisons de peindre des arbres : Yves Bonnefoy et Agnès Prévost

22 Décembre 2016 , Rédigé par Sophie Lagal Publié dans #Les Autres-Miroirs et moi

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et cette autre voie dans les arbres, nos pensées de la vie et de la mort. Cela aussi, c'est bien connu, nombre de peintres en auront été les témoins, il y a dans des frondaisons qui se détachent sur fond de ciel des trouées par lesquelles se jettent des lumières que nous sommes tentés de croire d'un autre monde. Est-ce que ces arbres-là sont un porche, un seuil, la promesse d'une autre vie, sinon pour le corps mortel du moins pour le désir qui l'anime ?
Mais on s'approche, et c'est prendre conscience de non plus seulement ces exaltantes trouées mais aussi de creux, de simples creux du feuillage, sans failles en leur fond cette fois mais non sans de brèves clartés, légèrement frémissantes, dans leur pénombre d'alcôves. Non plus un seul grand rayon mais des chuchotements, des  murmures de la lumière.
Et peut-être cela un de ces messages que la vie semble nous laisser au bord herbeux des chemins, ou dans des vitres, le soir, ou dans la neige qui tourbillonne. -- Que dit le message du creux dans l'arbre ?
Ecoutons Nicolas Poussin.

Il a peint, en effet, deux tableaux qui -- vraiment de la poésie, et consciente, puisqu'il y réfère à des passages d'Ovide -- sont l'un avec l'autre dans une relation dialectique qui est celle, précisément, des creux et des failles dans le feuillage. Un de ces tableaux est la Naissance de Bacchus qui est évidemment une pensée de la faille. Je l'ai évoqué dans un poème, parlant de


                                                            

                                                     la trouée de lumière
                                      Dans la Naissance de Bacchus, quand le soleil
                                     Prend l'espérance encore inentamée
                                    Dans ses mains, et en fait le ciel qui change.

 

 

et j'ai fait alors l'hypothèse que ce grand peintre rêvait que ce soleil entre ciel et matière, ce devrait être, après tout, sa tombe, n'était-il pas celui qui transmutait en esprit la simple chose terrestre, rouvrant dans trois de ses sublimes Saisons la porte coupablement fermée du jardin d'Eden ? Mais ce n'est pas constamment que Poussin rêvait. Plutôt peignait-il pour ne pas rêver, pour savoir ce qui est réel : et dans sa quatrième Saison il fit zigzaguer l'éclair de la finitude.

 

Déjà et souvent il avait remarqué les creux dans le feuillage des arbres, ce qu'il fit qu'il conçut-- au soir de sa vie, même il ne put l'achever -- un Apollon épris de Daphné. Or, ce qui me frappe, dans ce tableau, c'est 

                                                   ce creux
Qu'il a laissé, sombre, dans le feuillage
De l'arbre où Apollon vieilli médite
Sur qui est jeune et donc est plus qu'un dieu.

 

car comment ne pas voir la relation essentielle qui unit cet écart des branches, ce resserrement des feuilles derrière, un vrai berceau de verdure, et le dieu qui y a pris place, un dieu qui se sent vieillir, un peintre qui comprend que, tout immense soit son désir, il n'est jamais que chose mortelle ?

 

Le creux dans Apollon épris de Daphné est une tombe. Alors que les trouées que l'on voit de loin dans des arbres parlent d'un second degré dans la vie, d'une transmutation du fait humain par le travail de l'artiste, ce creux dans le feuillage qui semblait être un berceau et qui d'ailleurs est aussi un lit, pour des bonheurs fugitifs, eh bien, c'est aussi la mort, sauf que celle-ci, à s'approcher de si près de l'immédiateté des feuilles qui bougent, des souffles qui les traversent, ce peut bien, dans la couleur continuée, le dessin plus ouvert à la faiblesse des doigts, n'être qu'une façon de rentrer dans cet apparaître du monde qui se ferme dans les images mais s'ouvre à qui va mourir... Poussin et Claude Lorrain, chacun à sa façon, était sensible à ces trouées et ces creux, c'est ce qui fait leur grandeur dans l'histoire de la peinture. Ils parlaient des uns et des autres en leurs rencontres du soir, quand ils prenaient dans leurs mains, avec affection, leurs verres d'un vin d'un rouge sombre.

 

 

 

 

Livre d'art "Plusieurs raisons de peindre des arbres", 
Page 24-26-28
Yves Bonnefoy
Agnès Prévost, peintures et dessins

Edtions de Corlevour
2012

 


                               
                          

 

 

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