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Camille où êtes vous ? de Sylvie Andreu

16 Août 2016 , Rédigé par Sophie Lagal Publié dans #Les Autres-Miroirs et moi

Camille où êtes vous ? de Sylvie Andreu

 

 

 

Chère Camille, voici le livre que nous vous destinons, objet de rencontres inoubliables et d'émotions partagées. Mais comment pouvait-il en être autrement, quand on a la prétention de vous regarder en face et de s'interroger sur le sort qui vous a été réservé ? D'autres s'y sont essayés avant nous et chacun détient sa vérité, qu'il hésite à partager. Certains se sont excusés, prétextant : " Camille s'est éloignée." ou bien " Je n'ose pas."  Certains ont accepté de se livrer, car il s'agit de cela, intimidés par la proposition, mélange de pudeur et de crainte. Et enfin, d'autres se sont empressés, sous-entendant " Camille, c'est un peu moi." ! De quelle injustice, culpabilité ou folie êtes-vous l'incarnation pour que, 73 ans après votre disparition, il y ait encore tant de retenue à vous évoquer ? Et aussi étrange que cela puisse paraître, on vous connaît mal, prisonnière que vous restez des figures dominantes de votre frère et de votre amant. Pire, personne ne sait où est votre sépulture. Quelque part dans le Vaucluse ?
Et l'on a envie de crier " Camille, où êtes-vous ?. Ce que nous savons, c'est que vous vous êtes époumonée dans un monde d'hommes qui vous a si peu accordé. Ni l'accès aux Beaux-Arts, ni aux commandes publiques, vous privant du marbre qu'exigeaient vos projets. " Circulez, Mademoiselle Claudel ! il n'y a pas de place pour vous." avez-vous dû entendre à chacune de vos requêtes, jusqu'à finir par sombrer. La suite, on la connaît...Vous êtes morte en 1943, après 30 ans d'enfermement ordonné par Madame votre mère, sans visite ou presque, faute de soins et de nourriture, comme la plupart des malades aliénés pendant la guerre. Et quand votre famille s'est manifestée, il était trop tard. Avant ce livre, il y a eu le travail passionné, et forcément passionnant, de Jacques Cassar, Jeanne Fayard, Anne Delbée, Anne Rivière, Reine-Marie Paris, Bruno Nuytten, Isabelle Adjani, Gérard Depardieu qui, dans les années 1980, vous ont remise au monde. Bruno Gaudichon, Antoinette Le Normand-Romain, Anne Pingeot ont oeuvré pour ne pas réduire votre vie à cet amour tragique avec Rodin, ont réuni les pièces éparses d'une oeuvre que vous aviez en partie détruite et vous ont ouvert les portes des musées.
Aujourd'hui, avec Françoise Magny, conservateur en chef du musée Camille Claudel, et Adelfo Scaranello, architecte, il y a ce musée qui ouvre (2016), un musée pour vous à Nogent-sur-Seine (Aube), au coeur de cette ville de 6000 habitants où naquit votre vocation et où vous fûtes, adolescente, déjà géniale élève d'Alfred Boucher (1876-1879). Le fonds Camille Claudel le plus important offert à tous (42 oeuvres, sculptures et dessins) et une place à part entière dans l'histoire de l'Art, qui vous revient depuis si longtemps.
Et il y a eu ce matin pluvieux de février où nous nous sommes sans doute approchés au plus près de vous, entre Fère-en-Tardenois, dans le département de l'Aisne, où vous êtes née sans laisser de trace, et Villeneuve-sur-Fère, où est conservée la maison familiale. Le libraire de Fère nous avait indiqué le lieu-dit "la hottée-du-diable", à peu de distance de là. Lieu mystérieux, enclos et protégé dont personne ne nous avait dit mot, où l'on raconte que Paul et vous avez passé de longs moments de rêverie et de déambulation. Paysage de grès chaotiques, sculptés par le temps, abandonnés sur une mer de sable et de végétations rampantes. Et tout à coup nous sommes saisis, vous êtes là ! car tout semble indiquer que cette nature a pu être l'inspiratrice de vos sculptures. Au détour de sentiers nous reconnaissons La Vague (cf.p. 6-7), La Petite Châtelaine (cf.p. 47), La Valse ! Vous venez de là, comme une preuve tangible, sensible de votre passage sur terre. Le photographe qui nous accompagnait s'est longuement attardé... Nous tenions un moment magique. Ce livre Chère Camille... ne prétend pas dire la vérité, mais toutes sortes de vérités. Paul vous-a-t-il abandonnée ou s'est-il protégé ?
Auguste vous a trahie, sans doute, mais ne vous a-t-il pas aimée comme un fou ? Lequel des deux a le plus emprunté à l'autre ? Et deux génies peuvent-ils cohabiter ? La création et la destruction de votre oeuvre ne sont-elles pas du même ressort ? Que s'est-il passé entre vous et Debussy ? Plus qu'une valse ? N'est-il pas temps de dépasser le tragique de votre vie pour laisser place à l'oeuvre ? Y a-t-il une sculpture féminine ? Pourquoi y'a-t-il en chacun de nous "Quelque chose de Camille Claudel" ? Des experts, des amateurs éclairés, des amoureux fiévreux se sont donné le mot pour écrire ces lettres que vous attendez peut-être, quelque part.
Ils ont écrit ce qu'ils n'avaient sans doute jamais osé dire ou s'avouer. Ce n'est pas un catalogue d'exposition ni les actes d'un colloque savant, mais une diversité de regards venus de tous horizons et libérés de toute chapelle, d'une infinie tendresse et d'une étrange familiarité qui poussent certains au tutoiement, voire à la déclaration d'amour.
Ils (elles) sont artistes, petite-nièce, historienne, écrivaine, psychanalyste, galériste, cinéaste, architecte, commissaire-priseur, comédien, danseuse, pianiste, concertiste, fondeur en chocolat.
Ils (elles) se sont plié(e)s à l'esprit de la collection : une lettre, un poème, un texte, une déclaration, un dessin, un bâtiment, une photo, une sculpture, un collage, une phrase musicale, une valse et plus encore... une main tendue vers vous comme celle que vous avez si souvent représentée. Je laisse à Etienne Blot " votre infortuné éditeur", le meilleur de vos amis jusqu'au bout, le mot de la fin : " Le temps remettra tout en place". Nous y sommes, peut-être...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Préface du livre Chère Camille... 18 lettres A Camille Claudel,
Bernard Chauveau Edition,
2016

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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