Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Lapetiteblessure.over-blog.com

Chants juifs, Sonia Wieder-Atherton.

19 Octobre 2015 , Rédigé par Sophie Lagal Publié dans #Instantanés

Sonia Wieder-Atherton.

Sonia Wieder-Atherton.

 

 

 

Prière

 

Un funambule monte sur son fil. Il est encore porteur du brouhaha de la vie quotidienne.
Il s'en détache petit à petit et avance. Il penche sur sa gauche, il rectifie, puis il se penche sur sa droite, rectifie encore. Il attend, il avance encore un peu, s'aide de sa perche. Puis il s'équilibre : lui, le fil et l'espace ne font plus qu'un. C'est un moment d'unicité. Le funambule crée un espace indépendant de la mesure du temps. Il entend aussi bien les voix de ceux qui sont là que des voix qu'il est le seul à entendre. lles se mêlent et se mettent même à bavarder. tout est fluide.
Il creuse chaque seconde qui passe mais n'a pas peur de sa fin. Puisque tout est réuni.
Il avance. Il a traversé. Il descend. Il a fini de prier.

 

 

 

Chemah

 

"Chemah" : "écoute".
Pour écouter il faut être assez près. Pour écouter il ne faut pas trop vouloir sinon on n'entend plus rien. Pour écouter il faut presque se cacher, comme dans les herbes, la nuit, quand on veut être témoin d'instants de vie d'animaux sauvages. Pour écouter il faut se dire qu'il y a des choses qu'on n'entendra pas parce qu'elles gardent leur secret.
J'aime cette sensation que parfois je détourne le regard parce que tout n'est pas lisible, tout n'est pas prenable. Ce qui donne la profondeur à ce que j'écoute, à ce que je regarde c'est je crois la présence du visible et de l'invisible. C'est la vibration du secret qui me donne la possiblité d'imaginer, de deviner, de partager. C'est ce secret qui m'attire, me questionne. C'est aussi lui qui m'interdit le rapport simplifié, réducteur avec une parole, avec un texte, avec une image. Il me vient encore une phrase russe. Natalia Chakhovskaïa me dit un jour de quelqu'un : "il joue bien mais il tutoie la musique". Je crois que c'est de cela qu'elle parlait. Un tutoiement qui la gênait car c'était peut-être une insensibilité au mystère.

 

 

Chant hassidique

 

Pologne, 1698. Naissance du Ba'al Shem Tov, le créateur du hassidisme. Son enseignement crée un renouvellement de la pensée et de l'action, et se répand comme un feu follet dans toute l'Europe de l'Est. C'est une sorte  de révolution, de retour à la vie après une période noire de l'histoire. Le Ba'al Shem Tov avait un arrière-petit-fils, Nahman de Bratslav. Un personnage fascinant et terriblement attachant. Un conteur, un inventeur, un dérangeur. A travers ses contes, ses dictons,  surgissent le besoin de questionner, de chanter et de danser, le besoin de se révolter, de ne plus avoir peur. C'est l'homme de l'étincelle.
Un conteur...Je crois que mon grand-père en était un.
Quand je pense à eux, à mes grands-parents, j'entends les "r" roulés, et je les vois l'un à côté de l'autre, debout sur leur petit balcon, remuant leur bras droit en guise d'au revoir dans un rythme lent et synchronisé, lui avec son inséparable chapeau noir, elle avec son manteau et son sac à main, jusqu'à ce que notre voiture ne soit plus à portée de vue.
Chez eux je passais de longs moments dans la salle de bains à fixer ses chaussures à lui, solides, très bien entretenues. Je les regardais, bien alignées, comme si elles contenaient des secrets. Ceux des histoires qu'il n'a pas racontées. Son arrestation, puis la fuite de Roumanie, comme tant de juifs. Des années plus tard, après leur mort à tous les deux pendant mes études à Moscou, j'ai appris par ma mère le rôle primordial qu'avaient joué les chaussures pendant leur fuite, sur un bateau.
Pourquoi est-ce que ma grand-mère ne m'a rien dit de ses études avancées de musique quand elle m'a vue commencer à mon tour ? Pourquoi a-t-elle arrêté le piano brutalement ? Pourquoi ce silence ?

 

 

Elégie

 

Quand je dis  "Elégie" je pense à des images. Je pense à de longs plans fixes. je vois des juifs d'Europe de l'Est émigrés aux Etas-Unis; ils sont installés dans un terrain vague à New York, assis à des tables ou debout, ils nous font face.
J'entends le récit de la soeur qui a perdu son frère dans les camps et qui pourtant croit le voir à chaque coin de rue. J"écoute le vieil homme de 85 ans qui termine un chant en yiddish par une note aiguë, fragile, cristalline, montrant les étoiles d'un geste de la main comme s'il voulait que cette dernière note les atteigne. Je vois cet autre homme qui cherche la rue Stanton, les tentatives de toutes celles et ceux qui l'entourent pour lui expliquer le chemin, et la conclusion de tous : il n y a pas de chemin pour aller rue Stanton.
Ce sont les personnages du film Histoires d'Amérique de Chantal Akerman. C'est pour eux, à la demande de Chantal, que j'ai fait ces recherches de musiques juives. Pour les accompagner. Pour les bercer. Pour ponctuer leurs récits. C'est comme ça que ces Chants juifs sont nés.

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article